Ma sœur Stéphanie a organisé un dîner, chez elle, dans sa maison qu’elle et Mukesh, son mari d'origine indienne né au Québec, ont récemment acheté. Une belle maison en banlieue de Montréal qu’ils partagent avec leur fils de deux ans. Mukesh a les moyens, maintenant âgé de 35 ans, il a fait une belle fortune en bourse. Faut dire que le gars, il a le flair pour ça. Un don. En conséquence, il parle toujours d’argent, ce qui devient irritant à la longue. Surtout pour un pauvre vivant dans la pauvreté comme moi.
Ma mère, elle, s’inquiète beaucoup trop pour moi. Elle trouve difficile mon célibat, elle aimerait dire à ses collègues de bureau au travail que son fils a deux enfants et occupe un poste de direction dans une firme quelconque, avec une belle photo sur son bureau. Elle me lance sans cesse des craques qui ont la subtilité d’un rhinocéros qui essaie de se cacher dans un coffre à gant.Alors, on était tous-là, assis autour de la table. En fait, non, on était pas tous-là, il manquait mon jeune frère de dix-sept ans. Né du second mariage de ma mère avec Vincent l’homophobe. Je reviendrai un jour vous parler de mon jeune frère, Xavier.
Je disais donc qu'on était presque tous-là, en train de bouffer, ma soeur assise à côté de son mari, ma mère du sien et moi... j'avais un siège vide juste à ma gauche.
Les réunions familiales de famille ont une chose bien particulière chez nous. À chaque occasion, mon célibat est le sujet des discussions de nos conversations.
Bien-sûr, c’est toujours ma mère du côté maternelle qui part le bal…
(Ma mère) : Une femme, c’est pas comme des draps, Ti-loup. On change pas ça à tous les mois.
Ouais, riez pas. Ma mère m’appelle Ti-loup.
(Ma soeur): Ben oui Pat, on a hâte que t’ailles une relation sérieuse. On a même prévu une chaise pour elle.
Stéphanie a désigné la place libre à côté de moi. J’ai regardé le siège vide.
(Moi): Je te remercie d’avoir pensé à ça, Steph, mais je pense que c’est la place de Xavier.
(Mukesh): Arrête ça! Xavier est un ado, il est jamais avec nous. T’es assis sur un set de salle à dîner qu’on a payé cinq mille piasses, faut l’utiliser au maximum! Écoute ça, je pourrais te présenter une célibataire du bureau. Certaines font même soixante-quinze mille par année! Ça, c’est le jackpot, mon chum! Le jackpot!
(Moi) : J’ai pas les moyens de me payer une blonde qui gagne soixante-quinze mille par année… T’aurais pas quelque chose dans le quinze ou vingt mille?
(Ma mère): Il y a bien une femme, quelque part, qui fait battre ton cœur, mon Ti-loup? J’aimerais tellement ça te voir heureux que ça me dérangerait même pas qu’elle soit juste une serveuse de restaurant.
Ma mère a vraiment des répliques savoureuses.
(Moi, vraiment découragé) : Merci maman.
(Ma sœur) : T’es pas si laid que ça. Je suis certaine que plein de filles voudraient de toi.
(Ma mère): Moi, je pense que c’est parce que tu es trop maigre, mon Ti-loup.
(Vincent, mon beau père) : Arrêtez!… Il est peut-être gay. T’es gay, c’est ça? T’aimes les graines, les anus pis Roy Dupuis? C’est ça, hein?
J’ai voulu parler mais ma mère m’a coupé.
(Ma mère): Voyons, dire des choses de même! Mon Ti-loup est pas gay, y’en n’a jamais eu dans ma famille, ni dans celle de son père.
J’ai voulu parler mais Stéphanie m’a coupé à son tour.
(Ma sœur, la bouche pleine): Mon oncle Jacques est gay, maman. C’est sûr!
(Ma mère) : Mon oncle Jacques est pas gay!
(Mukesh, en appuyant vraiment trop sur le mot gay) : Je sais pas si Jacques est gay, mais si un jour moi je deviens gay, je vais me payer les psychologues les plus chers au monde pour pus être gay.
J’ai encore voulu parler mais, cette fois-là, Vincent m’a coupé.
(Vincent, à ma mère, la bouche pleine) : Moi, je pense que Jacques aime les grosses graines ben dures. Passe moi les patates, chérie.
Ma mère a passé le plat de patates.
(Mukesh): Son divorce lui a coûté les deux bras. Au dessus de 100,000 piasses! Il est peut-être devenu fou… pis gay.
(Ma mère, fâchée): Voyons Mukesh, ça l’a aucun sens. On devient pas gay parce que votre ex-femme vous transforme en sans-abri!
Une fois de plus, j’ai voulu parler, mais le bébé de ma sœur s’est mis à brailler.
(Ma sœur) : Maman! Tu fais pleurer Jean-Tungesh!
Ma sœur s’est mise à consoler le petit.
(Vincent, à ma mère): Pis de toute façon, comment tu saurais si Jacques suce des graines ou pas? Peut-être que ton fils se fait enculer tous les soirs pis personne le sait.
Il y a eu un silence. Même le bébé s’est arrêté. Toutes les têtes se sont tournées lentement vers moi.
(Moi, découragé une fois de plus) : Je peux pas être gay. Les gays, quand ils parlent, ils ont un accent de gays.
(Vincent): C’est vrai que les tapettes parlent pas comme nous autres.
(Ma mère): Ti-loup à raison! J’ai lu ça dans l’Actualité du mois passé!
Toute ma famille était d’accord sur le point. Enfin, on pouvait passer à autre chose. Il fallait vraiment que leur vie soit vide pour s’inquiéter de la mienne. Non?
La pression familiale était une bonne raison de vouloir une femme de sexe féminin dans ma vie. Je voulais fermer la gueule de ma famille une fois pour toute.
Pis faire plaisir à ma mère…
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