Le chèque de Fanny a bien passé, je suis maintenant un riche à court terme.
Je ne sais pas si cet argent me servira à pogner Joanie, la future cible de mes fantasmes. Mais une chose est certaine, d'ici-là, tout l'argent que je vais gagner servira à me rendre comme un homme parfait aux yeux de Joanie.Bref, on n'est pas rendu-là...
Ma sœur Stéphanie est venue chez moi, sans prévenir. Quand elle est entrée, l’état de mon appartement l’a subitement inquiétée.
- Comment fais-tu pour vivre sans micro-onde??? A-t-elle demandé.
J’ai haussé les épaules.
- J’ignore comment je fais pour vivre tout court… Assis-toi.
Elle a encore regardé mon appart.
- Sérieux... C'est vraiment BS, chez vous, m'a-t-elle dit.
- J'ai pas mal plus d'argent que j'en ai l'air.
Elle est partie à rire.
- En tout cas... Ça sert à rien d'avoir de l'argent si tu le montre pas aux autres!!!
J'ai soupiré un soupir en lui désignant mon lit, le seul meuble de mon appart...
- Assis-toi, ai-je répété.
Elle n’a pas voulu poser ses précieuses fesses sur mon lit.
- Je ne resterai pas longtemps… Écoute, Pat… Papa est mourant.
C’était bien le dernier de mes soucis.
- Je n’ai pas vu papa depuis au moins vingt-cinq ans. Je n’en ai rien à foutre.
Elle m’a regardé tristement.
- Va le visiter. On ne sait jamais, son héritage sera peut-être intéressant.
- Comment aurait-il bâti une fortune? Il vit dans un institut psychiatrique, Steph!
Elle s’est dirigée vers la porte.
- Ne vient pas pleurer si jamais il est riche et que tu ne te trouves pas sur son testament.
Elle m’a quitté.
Puis, j’ai réfléchi. Elle avait peut-être raison.
Du coup que mon père est millionnaire et que l’héritage est impressionnant.
Oui. C’est probablement un appel du destin. L’appel de la dernière chance.
Si papa peut mourir rapidement et me léguer une immense fortune, Joanie en sera plus que contente!
Grâce à mon père j'allais peut-être trouvé la fille que je veux fourrer pour le restant de mes jours.
J’ai pris ma voiture et j’ai conduit pendant deux heures, en direction de l’institut où il est interné depuis vingt-sept ans.
À l’époque, papa, Parisien installé au Québec depuis son enfance, était un électricien qui chérissait un grand rêve.
Pendant quinze ans, il avait minutieusement écrit un roman philosophique ayant comme titre : La dernière tentation de Socrate.
Incapable de se trouver un éditeur une fois le bouquin terminé, il avait placé tout son argent pour imprimer 10,000 copies de son ouvrage.
En un an, dix-huit exemplaires ont trouvé preneur.
Ma mère n’a pas perdu de temps. Voyant son confort matériel menacé, elle a entamé des procédures de divorce. Pour se retrouver, six mois plus tard, avec Vincent l’homophobe, propriétaire d’une bijouterie qui roule toujours sur l’or…
La faillite combinée à la perte de ma mère a complètement fait disjoncter mon père.
Un soir, il est entré dans une station de télévision avec une énorme hache dans les mains.
Il a détruit à grands coups la totalité du matériel qu’il trouvait sur son passage, en criant que tout était la faute de la télé, que son roman ne se vendait pas car le monde ne réfléchissait plus, que les gens étaient devenus abrutis, superficiels et individualistes, que la population se faisait laver le cerveau pour acheter toujours plus de trucs inutiles.
Heureusement, personne n’a été blessé.
La dernière fois que je l’ai vu, c’est à douze ans, il était en direct à la télévision, une hache dans les mains, en train de se foutre à poil car il ne voulait plus porter de vêtements fabriqués par des compagnies qui exploitent les enfants.
Le signal a été coupé juste au moment où papa retirait ses sous-vêtements.
J’ai demandé à voir mon père, le gardien m’a demandé son nom.
- Patrick Duval, ai-je dit.
- Et votre nom?
- Patrick Duval Junior.
Il m’a fait attendre dans le lobby de l’institut une bonne quinzaine de minutes, puis le même garde et une infirmière sont venus à ma rencontre.
- Monsieur Duval? A demandé l’infirmière.
- Oui.
- Je suis désolé de vous dire que votre père est très souffrant, c’est son cœur. Il s’affaiblit de jour en jour.
- Est-il possible de le voir?
Elle a regardé le gardien un instant.
- D’accord… De toute façon, il n’est plus dangereux, il n’a plus de force. Il a beaucoup maigri durant les derniers mois, vous risquez d’avoir un choc, a-t-elle dit.
- Je ne l’ai pas vu depuis vingt-sept ans. Je m’attends à un choc.
L’infirmière a eu l’air encore plus désolé.
- Je comprends. Veuillez me suivre.
Le garde est resté dans le lobby, j’ai suivi l’infirmière jusqu’à la chambre de mon père.
Il était-là, endormi.
Vieux, rabougri et maigre. Très maigre.
Il n’était plus l’homme vigoureux et corpulent qui tenait une hache à la télévision.
Je regrette d’avoir maintenant cette image de lui.
Un vieux faiblard.
L’infirmière nous a laissé seul. Je me suis assis sur une chaise en bois, tout près de sa tête.
Après quelques minutes, il a ouvert les yeux et s’est tourné vers moi.
Les pupilles absentes, le regard éteint.
Il a souri.
- Patrick, a-t-il péniblement dit.
J’ai souri à mon tour. Il m’avait reconnu.
- Je m’appelle Patrick, a-t-il ajouté.
Ok…
Il ne m’avait pas reconnu du tout.
- C’est moi, papa. Junior.
- Oui… Oui… L’enfant-télé.
Hein???
L’enfant-télé???
- Non papa, c’est moi, Junior!
- L’enfant-télé passait de longues heures devant le téléviseur, sa mère étant trop occupée à lire des magazines. Des journées entières. L’enfant-télé voulait tout ce qu’il voyait dans les publicités sinon il pleurait. L’enfant-télé voulait toujours plus, l’enfant-télé avait l’appétit creusé par le téléviseur.
What the fucking fuck???
Il était dans un autre monde, je n’ai rien compris à ce qu’il racontait.
Qui est l’enfant-télé???
- Écoute papa, si je suis venu ici, c’est pour avoir des infos sur ton statut financier.
- En vieillissant, l’enfant-télé a perdu les véritables valeurs, remplacées par du superficiel, il est influencé et aveugle, l’enfant-télé mélange amour et confort, il a de pauvres références culturelles, il n’aime que lui mais veut être aimé de tout le monde, il ment et se déguise pour donner l’impression d’être beau, l’enfant-télé prend ses exemples de la télé, l’enfant-télé ne comble que ses propres besoins, l’enfant-télé veut être riche.
- Tu as un testament, papa?
- Ce sont les multinationales qui nourrissent le téléviseur d’abrutissements, pour que l’enfant-télé reste stupide, il ne doit pas s’apercevoir qu’il est manipulé, l’enfant-télé croit aux rêves impossibles, victime des vampires de tous les empires qui sucent l’argent des poches de l’enfant-télé. Il trouve la pornographie, les grossièretés et la violence banales, ce sont ses références, il recherche des sensations fortes, il prend de l’alcool ou de la drogue, l’enfant-télé ne sait plus communiquer avec l’autre sexe, il a inventé Internet, il ne fait plus la distinction entre réalité et fiction, l’enfant-télé vit dans la consommation extrême.
- Écoute papa, j’ai besoin de savoir si tu possèdes beaucoup d’argent, c’est mon avenir qui en dépend.
- L’enfant-télé mesure la valeur d’un homme par son statut financier, l’enfant-télé préfère s’informer sur la couleur des cheveux de Madonna que sur l’état de la planète, par son inconscience il détruit le monde, l’enfant-télé accorde beaucoup trop d’importance à lui-même, il est incapable de se débrouiller, il a besoin des logos, des marques et des compagnies pour survivre, l’enfant-télé ne connait plus l’amour pour autrui, l’enfant-télé est amoureux de lui-même, l’enfant-télé à le crâne bourré de messages individualistes, l’enfant-télé ne se soucis de personne, il détruit l’amour pour le remplacer par l’argent.
J’en suis venu à la conclusion que mon vieux avait le cerveau complètement fondu.
Obsédé par l’enfant-télé. Probablement un personnage d’une émission de télévision de sa jeunesse.
Pauvre papa, il n’y a plus moyen de communiquer avec lui, il est maintenant sénile.
Cet homme ne peut pas avoir d’argent. J’ai perdu mon temps, il est absurde de croire qu’un vieux fou puisse s’enrichir à partir de sa chambre dans un institut psychiatrique.
J’ai pris la main de mon père une dernière fois.
(Silence)...
- Je sais que tu n’es pas fier de moi, papa, c’est pourquoi je ne suis jamais venu te voir. J’ai trop honte de ce que je suis. Un serveur de resto sans argent. J’aurais aimé être un grand acteur ou un chanteur populaire, mais je suis un loser. Je suis désolé, papa, d’avoir tout raté, je ne suis même pas capable de trouver une femme et fonder une famille. Je suis plus pathétique qu’une téléréalité.
J’ai eu l’impression que le regard de mon père s’est transformé, comme si du coup, il fut présent.
- L’enfant-télé ne sait pas que son emploi, sa fortune et son état civil ne sont pas important pour son père, ce ne sont pas des valeurs réelles. L’enfant-télé n’est pas un loser, c’est la télé qui lui fait croire qu’il en est un.
Il a doucement fermé les yeux puis s’est mis à ronfler.
Oui.
Mon père est bel et bien devenu dingue.
*Photo: http://chezaglae.canalblog.com/
12 commentaires:
Ah ben câlice je sais pas si je dois rire ou pleurer O_O
C'est toujours la faute de la télévision.
On est dans le thème de la santé mentale cette semaine nous!! Beau texte! Comme le dit Anonyme (!!) je ne sais pas s'il faut rire ou pleurer...alors je vais simplement rester stoïque!
Moi j'dis qu'il y un message caché derrière ça ... Mmmmmmmmm ...
Je penses que si tu hérite de son livre, tu va être riche car ton père était et est toujours quelqu'un de très intelligent....
Dommage qu'on trouve fou quiconque ne penses pas comme... l'enfant-télé
ton père, esti, m'a donné une larme à l'oeil. Si c'est ça être sénile, ben je le suis. Vraiment, Pat, de toute beauté ton texte aujourd'hui...
Ça fait du bien de lire ça, avec en bruit de fond, mes enfants qui s'amusent, ensemble, dehors. La télé à off.
On l'aime ton père...
J'aime cette version 2010 2.0 de la cigale et la fourmis!
Autrement, dis moi que t'es pas un Junior pour vrai...
Drew Junior
Ciboire, c'est toi le sénile, pas ton père! Quel texte drôle pareil, dans la suite directe de celui sur l'amour d'une maman (sic).
Nice! :)
Déblogue-moi ça tout de suite c'te vieux sénile là !! ... ;)
Plus sérieusement, Bravo pour ton blogue!! l'idée est très bonne est tes "aventures" sont super!
Fuck, Pat, c'est ton meilleur texte depuis que je te lis.
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T'as quelque chose à dire, j'en suis certain.